SOLISLe chemin vers l’avenir
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Chapitre 05

Économie et ressources

Le logement de Mara ne coûtait rien. Il faisait partie du socle, comme l’eau, le pain et le trajet jusqu’au travail. Le canoë coûtait des points de valeur, trois mois de sa contribution, et elle économisait pour lui comme on économise pour une chose qu’on veut vraiment. Dans l’entreprise, les comptes étaient ouverts : ce dont l’entreprise avait besoin en fournitures, ce qu’elle créditait à ses membres, combien allait dans la réserve et combien dans la caisse de la région. Personne ne s’y enrichissait. Mais personne n’avait jamais peur de la fin du mois.

Tout ordre social répond, qu’il le dise ou non, à trois questions économiques : à qui appartient quoi ? Comment naît la valeur, et qui la reçoit ? Et qui décide de ce qui sera construit demain ? Des ordres qui avaient fait tout le reste correctement ont échoué sur ces trois questions. SOLIS n’y répond pas par l’une des vieilles recettes. Il répond par un ordre qui n’abolit pas le marché et ne le déchaîne pas non plus, mais le limite : l’approvisionnement de base comme droit, les biens de choix par un moyen de valeur qui ne peut pas se transformer en pouvoir, et un capital qui reste entre de nombreuses mains.

La propriété et les biens communs

La propriété compte parmi les notions les plus puissantes et en même temps les plus contestées de l’histoire humaine. Elle a bâti et détruit des sociétés, fait naître des inventions et attisé des guerres, rendu la liberté possible et légitimé l’oppression. Le capitalisme considère souvent la propriété comme la liberté véritable : celui qui possède a le pouvoir, la sécurité et la capacité d’agir. Le socialisme a souvent collectivisé la propriété, en supposant que la possession privée favorise l’inégalité et détruit la communauté, et s’est souvent terminé dans la sclérose bureaucratique, le manque d’élan et la corruption des administrations. SOLIS n’échange pas l’un contre l’autre. Il cherche un nouvel équilibre qui utilise les forces des deux principes et évite leurs faiblesses : la possession personnelle reste intouchable, les bases naturelles de la vie sont traitées comme un bien commun.

La possession personnelle est protégée dans SOLIS, parce qu’elle fait partie de l’autodétermination. Sa propre maison, ses propres vêtements, ses propres outils, l’épargne pour un projet personnel, les livres, les souvenirs et surtout tout ce que l’on a créé soi-même appartiennent à l’individu. Il peut le posséder, le façonner, le transmettre et le léguer. La possession en ce sens favorise la créativité, l’identité et la sécurité. Une artiste garde le plein droit sur ses œuvres, et une famille garde le droit d’habiter la maison qu’elle a bâtie et de la transmettre à ses enfants. Tu peux être riche en idées, en art, en projets et en trésors personnels. Tu ne peux simplement pas t’enrichir en prenant aux autres l’air pour respirer, l’eau pour boire et le sol pour vivre.

Il en va autrement des grandes bases de la vie : l’eau, le sol, l’air, les sources d’énergie et les matières premières. Elles ne peuvent appartenir à personne à titre privé, parce que personne ne les a créées, parce qu’elles sont la condition de la survie de tous et parce que leur abus frappe des sociétés, des écosystèmes et des générations entières, et pas seulement des individus. Dans SOLIS, une entreprise ne peut donc pas acquérir une source et en refuser l’accès à la population. Aucun investisseur ne peut acheter des terres pour les laisser en friche par spéculation, pendant que des gens ne trouvent pas de logement. Personne ne peut traiter l’air comme s’il était une marchandise.

Ces biens communs sont administrés en commun, et cela, selon l’ordre du pouvoir, par les assemblées et les charges du niveau concerné, conseillées par des spécialistes et contrôlées par les conseils d’éthique. Ce ne sont pas des biens d’État, car cet ordre ne connaît pas d’État placé au-dessus des gens. Leur usage est réglé de sorte que personne ne soit affamé ou exploité et que les générations futures en gardent aussi l’accès. À cela servent des plateformes ouvertes qui montrent combien d’eau, d’énergie ou de sol est consommé et où. À cela servent des limites de prélèvement qui fixent combien on peut prendre sans endommager le système, des sanctions contre la formation de monopoles et de marchés parallèles et des programmes qui favorisent un usage ménageant les ressources. SOLIS dépasse ainsi le faux choix entre un pouvoir privé sans limite, qui détruit le collectif, et un contrôle collectif total, qui étouffe l’individu. Il accorde la liberté là où elle favorise la créativité, l’invention et l’identité, et la gestion commune là où la survie et la durabilité sont en jeu. De là naît l’équilibre, et de là naît la confiance. L’individu sait qu’il a son espace et sa sécurité, et en même temps que les bases de la vie resteront aussi ouvertes à ses enfants.

L’approvisionnement de base et les points de valeur

L’argent a été pendant des siècles un outil central de l’humanité. Il a rendu le commerce possible et déclenché des crises, alimenté des inventions et plongé des sociétés dans la pauvreté, promis la liberté et créé la dépendance. Dans le capitalisme, l’argent devient souvent la mesure de toute chose : celui qui en a peut acheter de l’influence, se procurer de la sécurité et peser sur les règles. Le socialisme a souvent réprimé ou strictement contrôlé l’argent et a ainsi souvent produit la rigidité bureaucratique, la pénurie et les marchés parallèles. SOLIS ne remplace pas simplement l’argent par un nouveau moyen d’échange. Il crée un double ordre avec une séparation claire entre l’approvisionnement de base et les biens de choix.

L’approvisionnement de base est un droit, pas un paiement

Dans SOLIS, chaque personne a un droit garanti aux bases de la vie : le logement, l’énergie, la nourriture, la santé, l’éducation et la mobilité de base. Ce ne sont pas des biens de marché. On ne les achète pas, ils sont mis à disposition. Les assemblées des niveaux planifient les capacités nécessaires, logements, usines d’eau potable, écoles, cliniques, transports, et les entreprises qui les fournissent sont financées par la part commune dont il sera question dans un instant. Personne n’a jamais à payer pour l’approvisionnement de base. Un jeune adulte reçoit ainsi sans contrepartie le droit à un logement de base, et une famille reçoit les aliments de base comme un droit, non contre paiement. L’approvisionnement de base est un socle, non un luxe : simple, fiable et le même pour tous. Ainsi est assuré le plancher au-dessous duquel aucun être humain ne peut tomber, quel que soit son parcours professionnel.

Un socle est de même valeur partout, mais pas identique partout. Deux logements de base ne sont jamais les mêmes, et l’un donne sur le parc, l’autre sur la rue. Là où les biens de l’approvisionnement de base diffèrent, c’est une règle qui décide et non une relation : d’abord le besoin, c’est-à-dire la taille du foyer et la proximité du travail, de l’école et des soins, puis l’ordre d’inscription, et là où plusieurs ont le même droit, le tirage au sort. Les temps d’attente sont publics. S’ils augmentent, c’est pour les charges une mission de construire, et pour l’observation des droits fondamentaux une mission de le signaler. Celui qui veut plus que le socle, le plus grand logement ou le meilleur emplacement, échange pour cela des points de valeur, car c’est là que commence le bien de choix.

Des points de valeur pour les biens de choix

Pour tout ce qui va au-delà de l’approvisionnement de base, le plus grand logement, le voyage, l’instrument, l’outil pour son propre projet, servent les points de valeur. Ils sont liés à la personne et sans intérêt. Ils naissent exclusivement d’une contribution réelle, du travail, du soin, de l’éducation des enfants, de l’invention et du service bénévole, mesurée selon les heures, la qualification et le besoin de la communauté. On ne peut ni les thésauriser ni les échanger par spéculation, et leur valeur relative reflète l’utilité sociale, la durabilité et la rareté. Une ingénieure reçoit des points de valeur pour le travail sur une installation énergétique, un soignant pour l’accompagnement quotidien de personnes, une artiste pour son œuvre, un père pour les années où il élève ses enfants. Le décisif est ce qui distingue un tel moyen de l’argent : il ne peut pas se transformer en un capital qui se multiplie lui-même et se traduit en pouvoir. Le point de valeur est un fleuve, non un lac.

Comment les prix naissent sans plan central

C’est ici que se pose la question la plus difficile de tout ordre économique qui fait reculer le marché, et SOLIS ne l’esquive pas. Un prix est une information. Sur le marché, il naît d’innombrables décisions décentralisées et indique ce qui est rare et ce dont on a besoin. Un ordre qui abolit le marché se trouve devant la question de savoir comment il veut déterminer sans ce signal ce que valent les choses, et l’histoire a montré qu’aucun organe central n’est capable de calculer ce que calcule un marché. SOLIS ne revendique pas cette omniscience. Il ne remplace pas le marché par un plan central, il limite le marché.

Pour les biens de choix, les prix relatifs en points de valeur ne sont pas fixés d’en haut. Ils naissent de signaux décentralisés, et cela en trois couches. La première couche, ce sont les signaux eux-mêmes : les offreurs et les demandeurs annoncent l’offre et le besoin, et les prix relatifs évoluent avec la rareté réelle et la demande réelle. Ainsi est préservée la fonction d’information du prix, que perd une pure planification. La deuxième couche, ce sont des limites fixes. Les coûts écologiques entrent obligatoirement dans chaque prix, de sorte qu’un vol entre continents coûte plus de points qu’un trajet en train et qu’un produit polluant coûte plus qu’une alternative qui ménage l’environnement. En même temps, personne ne peut resserrer un marché ou bâtir un monopole, et chaque produit porte une fiche produit ouverte qui indique les matières, l’énergie, la charge et l’origine. La troisième couche est la rétroaction. Le système entier est transparent et vérifiable. Là où les signaux mènent à des résultats injustes ou non viables, intervient une boucle de correction qui relie les données et la pesée : l’observation continue de la rareté et de la charge écologique d’un côté, l’examen par les conseils d’éthique de l’autre. Ce que l’on corrige alors, ce sont les limites, et non chaque prix par décret.

Cette solution est une approximation, non un calcul parfait, et elle se présente comme telle. Elle accepte un certain flou dans la répartition, parce que c’est le prix à payer pour éviter les deux impasses : la planification omnisciente, qui est impossible, et le marché déchaîné, qui devient injuste. La forme du point de valeur garantit que même là où un prix reste flou, il ne peut pas en naître un levier d’accumulation et de pouvoir, car il ne se thésaurise pas, ne se prête pas à la spéculation et reste lié à une contribution réelle.

Épargner sans concentrer le pouvoir

Que le point de valeur ne puisse pas être thésaurisé vise l’oligarchie, non la prévoyance. Entre l’accumulation qui se traduit en pouvoir sur les autres et l’épargne mesurée pour un projet personnel, il y a une différence que l’ordre respecte. Les points de valeur restent donc disponibles pendant des durées raisonnables pour des buts personnels, pour la maison, le voyage, l’atelier, l’année d’un nouveau départ. Leur limite et leur expiration n’interviennent qu’au-delà du seuil où l’épargne deviendrait un levier sur la vie des autres. Le même seuil vaut à la fin de la vie. Ce qu’une personne laisse en points de valeur va jusqu’à ce seuil à ses proches, au-delà dans la part commune. Ainsi, le moyen empêche la concentration du pouvoir sans retirer à l’individu la capacité de planifier, et sans que se forment des dynasties au fil des générations.

La part commune

Avec quoi un ordre sans argent finance-t-il ses écoles, ses cliniques et ses usines d’eau potable ? Avec le même fleuve qui porte tout le reste. Chaque crédit de points de valeur verse une part dans les caisses communes des niveaux : une part de base fixe sur chaque contribution et une part croissante au-dessus d’un seuil. Celui qui reçoit beaucoup contribue proportionnellement davantage. Ce n’est pas une punition. C’est la reconnaissance du fait que tout revenu repose sur la communauté, sur son infrastructure, son éducation, sa santé et sa paix. Cette part commune finance les entreprises de l’approvisionnement de base, alimente la retraite de base, remplit les fonds et entretient les charges. Elle prend la place de l’impôt, et elle s’en distingue par deux choses. Elle est simple, parce qu’elle naît à la source et que personne n’a besoin de la déclarer, de la contourner ou de la recouvrer. Et elle est visible, parce que l’organe de contrôle rend public où va chaque part. Celui qui contribue voit ce qu’il en advient.

D’où viennent les points et combien il y en a

Reste alors la question à laquelle doit répondre tout ordre doté de son propre moyen de valeur : qui crée les points, et qui détermine combien il y en a ? Dans SOLIS, un crédit sur un compte personnel a deux sources possibles. Soit une entreprise le paie à partir de ce qu’elle a encaissé pour ses biens de choix. Alors le point ne fait que changer de détenteur, et rien de nouveau ne naît. Soit une caisse commune le paie : pour le travail dans l’approvisionnement de base, pour le soin, l’éducation des enfants et le bénévolat, pour le service des personnes tirées au sort, pour les projets des fonds. C’est seulement là que naissent de nouveaux points, et ils naissent exclusivement contre une contribution enregistrée, jamais contre rien, jamais à crédit et jamais avec intérêt. La banque commune qui les crée est elle-même annelée : en partie tirée au sort, à composition changeante et passée au crible par l’organe de contrôle. Aucun organe ne peut se créer des points pour lui-même.

La quantité de points en circulation doit correspondre à ce qui peut être produit en biens de choix. S’il y en a trop, tous les prix montent en même temps, et pas seulement ceux des choses rares. S’il y en a trop peu, des biens restent invendus alors que des gens en ont besoin. Les deux se lisent sur un chiffre public, le niveau général des prix des biens de choix, que l’organe de contrôle publie en continu. La quantité est pilotée par trois leviers, tous publics : la valeur de base que rapporte une heure de contribution, le niveau de la part commune et le seuil au-delà duquel les points expirent. L’assemblée du pays les fixe, conseillée par le Conseil des sages et contrôlée par les conseils d’éthique, et elle ne peut les modifier que lentement et dans une fourchette fixée, afin que personne ne devienne plus pauvre du jour au lendemain. Ce qui expire au-delà du seuil et ce que la majoration écologique ajoute aux biens polluants amortit de soi-même, sans que personne ait à intervenir. La quantité de points n’est donc pas une science secrète. C’est un chiffre public dont la modification doit être motivée.

L’interface avec l’extérieur

SOLIS ne vit pas isolé et a donc besoin de passages réglés vers le monde des monnaies traditionnelles. Un bureau de change frontalier permet l’échange entre points de valeur et monnaies étrangères. Pour que la propriété intérieure du point de valeur, ni accumulation ni spéculation, ne soit pas contournée de l’extérieur, cette frontière est une membrane contrôlée et non une porte ouverte à l’arbitrage. L’échange par les individus est limité. Il couvre les besoins extérieurs légitimes, comme les voyages ou les importations, mais ne permet pas d’aspirer des points vers une fortune étrangère. Une fuite à grande échelle, qui transformerait des points de valeur en capital étranger et en réimporterait du pouvoir, est visible et plafonnée. Dans l’autre sens vaut la même chose. Celui qui arrive d’un autre ordre apporte ses droits, mais pas son pouvoir, car une fortune étrangère ne s’échange en points de valeur que dans la même mesure que pour n’importe qui et reste pour le reste ce qu’elle est : dehors. Un fonds tampon maintient le cours dans une fourchette stable et protège contre les chocs extérieurs et la spéculation, et les chaînes d’approvisionnement dont dépend la survie sont sécurisées à l’intérieur ou par plusieurs partenaires, afin que personne ne puisse affamer l’ordre de l’extérieur. Une entreprise qui exporte de la technique reçoit des points de valeur qui peuvent être échangés au bureau de change frontalier dans le cadre de ces règles. Le sens de la frontière est justement que l’ordre intérieur reste protégé contre le détour par la monnaie étrangère. La membrane laisse passer la valeur pour des besoins réels et ferme la fuite par laquelle quelqu’un pourrait échapper à la règle de non-accumulation.

Transparence et sécurité

Tous les transferts passent par des banques communes, qui servent au règlement sûr, à la transparence et au contrôle contre les abus, et à aucun profit. Les données reposent sur une infrastructure infalsifiable. Les comptes sont pseudonymes vers l’extérieur, leur attribution à une personne n’est possible que sur décision judiciaire, et la société voit les indicateurs agrégés, non la vie de l’individu. Les attributions importantes sont soumises au principe des quatre yeux, les schémas d’entente et de prestation fictive sont détectés et rendus publics, et celui qui révèle un abus est protégé. De cette façon, l’ordre économique dissout la dépendance à l’argent tout en conservant l’utilité des marchés réglés. Personne n’a à craindre de ne pas pouvoir couvrir ses besoins fondamentaux. Personne ne peut établir un monopole sur l’air, l’eau ou la nourriture. Aucune invention n’échoue plus faute de capital. Des droits pour la survie et des points de valeur pour la création, c’est là que résident l’équilibre, la confiance et la stabilité de cet ordre.

Les entreprises, le capital et l’innovation

Des entreprises sans pouvoir du capital

Les sociétés existent toujours dans SOLIS, car elles sont des moteurs de dynamisme, de savoir-faire et de spécialisation. Cette œuvre les appelle des entreprises, parce qu’elles entreprennent et font vivre quelque chose au lieu de posséder quelque chose. Une entreprise est une communauté de personnes qui produisent ou fournissent quelque chose ensemble. Elle tient un compte d’entreprise en points de valeur, par lequel elle encaisse ce qu’elle cède en biens de choix et dépense ce dont elle a besoin en fournitures. Avec le reste, elle rémunère les contributions de ses membres. Ce qui reste au-delà, elle peut le garder comme réserve pour le remplacement et le risque, jusqu’à une limite qui se mesure à son besoin. Ce qui dépasse aussi cette limite va aux membres et à la part commune. Une entreprise peut donc bien gérer et grandir grâce à son savoir-faire, mais elle ne peut pas devenir une fortune qui rachète d’autres entreprises, ni un pouvoir qui écrit les règles. Ce dont elle a besoin en investissements et qu’elle ne peut couvrir par sa réserve, elle va le chercher auprès des fonds. Il n’y a pas de marché des capitaux.

Les personnes dans l’entreprise en sont des membres, non une marchandise. Elles participent aux décisions sur la direction et les règles de leur travail, et la direction est une charge temporaire comme toute autre. Le succès d’une entreprise ne se mesure pas seulement à ce qui reste à la fin, mais tout autant à sa stabilité, à sa contribution à la communauté, à son bilan écologique et à sa responsabilité, et un système d’évaluation public et transparent rend ces dimensions visibles. Une entreprise qui rémunère équitablement ses membres, utilise des matières qui ménagent l’environnement et renforce la communauté locale est mieux évaluée qu’une autre qui ne fait qu’économiser sur les coûts, et elle obtient plus facilement ce dont elle a besoin auprès des fonds. Le but est une économie qui crée une valeur réelle au lieu de déplacer des chiffres : pour les personnes qui y travaillent, pour les communautés qu’elle approvisionne, pour la nature qu’elle utilise et pour l’avenir qu’elle aide à façonner. Il ne s’agit pas de maximiser la croissance en soi. Il s’agit de faire croître les bonnes choses : la santé, l’éducation, la créativité, la durabilité et la justice.

L’attribution maillée du capital

Ici se cache une question de pouvoir qu’aucun ordre économique ne peut ignorer. Le point de valeur est pure circulation. Il coule, mais il ne s’accumule pas. L’accumulation comme source de surpuissance privée est ainsi conjurée, mais elle n’a pas disparu. Elle s’est déplacée. Les grands projets demandent de grands moyens, et la décision de savoir quel projet les reçoit est la décision économique la plus lourde de conséquences qui soit. Elle revient désormais aux fonds, alimentés par la part commune et par les retours des projets réussis. Pour qu’il n’y naisse pas un nouveau sommet, l’attribution du capital n’est pas remise dans une seule main, mais maillée : de nombreux fonds côte à côte, régionaux, thématiques et dirigés par les citoyens, chacun construit selon l’ordre du pouvoir, en partie tiré au sort, à composition changeante et tenu de rendre des comptes. Le décisif est la redondance des chemins. Celui qui veut réaliser une idée peut s’adresser à plusieurs fonds indépendants, de sorte qu’un non n’est jamais le non du système. Ce n’est que le non d’une porte. Une part fixe des moyens reste réservée à celui qui s’écarte et défie le consensus dominant. Ainsi, la force qui construit l’avenir reste répartie et ne devient pas un trône.

L’innovation sans barrière du capital

La recherche et le développement ne doivent pas échouer faute de capital. Les fonds fournissent l’infrastructure, le matériel, le temps de laboratoire et les équipes. L’effort personnel est rémunéré en points de valeur, et les idées et les inventions deviennent librement accessibles après un délai raisonnable, tandis que l’inventrice reçoit la reconnaissance et un revenu en points de valeur tiré de l’utilité démontrée. Un scientifique qui développe un nouveau procédé de recyclage obtient des ressources du fonds, son équipe est financée, et lui-même est honoré pour sa contribution, sans que l’invention soit enfermée derrière un brevet qui en refuse l’accès à la collectivité. Les projets passent par des jalons ouverts, où ils font leurs preuves ou prennent fin. Ce qui échoue échoue tôt et de manière instructive, au lieu de tard et à grands frais.

Le travail et la contribution

Dans la plupart des systèmes actuels, le travail est étroitement lié à la peur : la peur de ne pas gagner assez, de ne pas être utile, de décrocher ou de tomber malade et épuisé et donc de perdre toute valeur. Nous avons construit des sociétés où le travail est avant tout un moyen de survivre. Il en résulte des gens qui restent dans des activités qu’ils n’aiment pas, une créativité étouffée par la peine quotidienne et des inventions laissées de côté parce qu’elles ne rapportent rien à court terme. SOLIS comprend le travail autrement : non comme une contrainte de survie, mais comme l’expression de la créativité, de la contribution et du sens.

Parce que les bases de la vie sont garanties dans SOLIS, personne n’est obligé de travailler pour pouvoir survivre. Cela ne conduit pas à ce que plus personne ne travaille. Cela conduit à l’inverse. Les gens s’engagent parce qu’ils y voient un sens, veulent contribuer et s’épanouir, et parce que tout ce qui va au-delà du socle naît de la contribution. Une jeune mère enseigne à temps partiel parce qu’elle aime transmettre le savoir, et non par crainte de perdre sinon sa protection. Un ingénieur âgé travaille sur une installation énergétique parce qu’il veut faire quelque chose d’utile, et non par souci du loyer. Celui qui ne contribue à rien ne perd pas l’approvisionnement de base, car celui-ci est lié à la dignité et non à la performance. Mais il vit sur le socle et non au-dessus, et une communauté qui rend la contribution visible n’a pas besoin de contrainte pour l’attendre.

Reste une question à laquelle doit répondre tout ordre sans détresse : qui fait le travail que personne n’aime faire ? D’abord la machine. Les travaux de routine ainsi que les activités dangereuses, pénibles et abrutissantes sont automatisés, afin que les gens puissent se concentrer sur ce que les machines ne savent pas faire : la créativité, l’empathie, le jugement, la résolution de problèmes complexes, le travail social et émotionnel. Et là où un être humain doit malgré tout le faire, c’est le point de valeur qui parle. Le travail dans une activité en pénurie, de nuit, dans le froid, dans la saleté ou le danger rapporte plus de points par heure, car le besoin de la communauté est l’un des facteurs à partir desquels la contribution est mesurée. Ce qui est aujourd’hui expédié avec le plus bas salaire, parce que les plus pauvres doivent le faire, est dans SOLIS bien rémunéré, parce que tout le monde en a besoin. Pour que l’automatisation ne rende pas les gens superflus, les fonds financent la formation continue, la reconversion et le soutien aux talents, et l’innovation est ouverte à tous, pas seulement aux grandes entreprises. Une élève qui a une idée de matériau d’emballage sans plastique obtient l’accès à un centre d’innovation, sans dépendre de parents aisés ou de bailleurs de fonds.

Dans une économie où les machines et l’intelligence artificielle prennent en charge une part toujours plus grande du travail nécessaire, une vieille question se pose à nouveau : pourquoi l’être humain travaille-t-il, et à quoi se mesure une vie réussie ? SOLIS sépare la contribution de la contrainte. Ce que l’automatisation retire en peine, elle le rend en temps, pour le soin, l’éducation, la création et la communauté. Et la mesure du succès se déplace. Celui qui réussit n’est pas le plus riche, mais celui qui crée quelque chose de durable pour la communauté. La dignité du travail ne tient pas à son rendement, mais à son sens.

La justice distributive

Presque tout débat politique parle de justice, et pourtant chacun entend par là autre chose : les uns l’égalité absolue, les autres la liberté absolue, d’autres encore une compensation équitable. Dans SOLIS, la justice distributive ne signifie pas que chacun reçoit exactement la même chose. Elle signifie trois choses : que chacun ait assez pour une vie digne, sûre et accomplie, que celui qui s’engage particulièrement puisse jouir de davantage, tant qu’il ne vit pas aux dépens des autres, et que les inégalités extrêmes qui divisent la société ne naissent même pas. Cette voie découle d’une double idée. L’égalité radicale étouffe souvent l’effort et l’invention. L’inégalité radicale empoisonne les sociétés, détruit la confiance et nourrit la violence.

Le fondement est que personne n’ait à craindre pour sa simple survie. L’accès à la nourriture, à l’eau propre, aux soins médicaux, à un logement sûr, à l’éducation et à la participation est garanti, comme droit fondamental et non comme aumône. Une mère seule n’a pas à s’inquiéter de savoir si elle pourra nourrir et prendre soin de ses enfants, et une personne âgée ne tombe pas dans le néant. C’est la condition de toute autre liberté, car celui qui lutte pour survivre ne peut pas penser librement, être créatif et se développer.

Au-dessus de ce fondement, SOLIS reconnaît que les gens diffèrent par le talent, l’élan et la capacité. Celui qui contribue beaucoup, prend des responsabilités ou fait avancer des inventions peut aussi jouir de davantage : la plus grande maison, le plus long voyage, plus de moyens pour son propre projet, plus de reconnaissance. Seule compte une chose : que cela ne repose pas sur l’exploitation. On peut être aisé parce qu’on a créé quelque chose, non parce qu’on a opprimé ou trompé les autres. Sont donc récompensées la scientifique qui fait une invention médicale, l’entreprise qui crée un travail équitable et des produits durables, et l’artiste qui enrichit la culture. Ne sont pas récompensés le spéculateur qui fait de l’argent avec de l’argent sans créer de valeur, l’entreprise qui fait peser ses dommages sur la collectivité, et l’élite qui ne se définit que par le pouvoir et l’isolement. Dans SOLIS, cette distinction n’est pas un appel moral, mais elle est construite dans le moyen de valeur lui-même. On ne peut pas faire de l’argent avec de l’argent là où il n’y a ni intérêt ni spéculation.

Pour que les extrêmes ne naissent même pas, l’ordre n’a pas besoin d’une redistribution après coup, car ses mécanismes de compensation agissent à la source. La part commune fait contribuer proportionnellement davantage celui qui reçoit davantage. Le seuil d’accumulation empêche que l’épargne devienne pouvoir. La règle de l’héritage empêche que l’inégalité se transmette au fil des générations. Les moyens collectés ne se perdent pas dans des caisses opaques. Ils sont investis de manière visible et vérifiable dans l’éducation, la santé, l’invention et la communauté. Des primes à l’innovation donnent à celui qui apporte des idées d’utilité durable non seulement la reconnaissance, mais aussi les moyens de les réaliser. L’ordre unit ainsi la sécurité dont les gens ont besoin pour vivre sans peur et le dynamisme dont les sociétés ont besoin pour avancer. Il ne s’agit pas de diaboliser la prospérité. Il s’agit de la lier à la responsabilité et d’empêcher la pauvreté extrême, parce qu’elle paralyse la société entière, et pas seulement les personnes touchées. Là où les gens vivent le système comme équitable naît la confiance, et la confiance est le ciment sans lequel l’économie, la politique et la communauté se désagrègent.

La sécurité de la vieillesse

C’est dans la manière de traiter la vieillesse qu’on voit si une société estime ses membres ou les laisse tomber. Dans beaucoup de systèmes existants, la sécurité de la vieillesse est marquée par la peur : la peur de ne pas avoir assez en vieillissant, de finir dans la pauvreté malgré une vie de travail ou d’être une charge pour la communauté. Les systèmes de retraite classiques sont mis sous pression par les évolutions démographiques, un financement incertain et une œuvre de vie qui n’est pas reconnue équitablement. SOLIS garantit au contraire la dignité dans la vieillesse comme un droit et non comme une aumône. Personne ne tombe sous un niveau de dignité fixé, celui qui a contribué reçoit davantage de manière compréhensible, et le système reste stable même dans le changement démographique.

Cette sécurité repose sur trois piliers. Le premier est la retraite de base : les droits au logement, à l’énergie, à la santé et à l’alimentation valent dans la vieillesse comme à tout autre âge de la vie et assurent à chacun une vie digne, quel que soit son parcours professionnel. Le deuxième, ce sont les points de cotisation. Ils ne sont pas une deuxième monnaie, mais la mémoire de l’œuvre d’une vie. Chaque année de travail, de soin, d’éducation des enfants et de bénévolat est créditée en points de cotisation selon les heures, la qualification et le besoin, et de leur somme se mesure dans la vieillesse un versement régulier de points de valeur, financé par la part commune des plus jeunes. Le troisième est un fonds productif, un fonds commun largement diversifié qui investit dans des entreprises, des infrastructures et des installations énergétiques et dont les revenus tirés de leur usage réel, et non de l’intérêt, vont aux aînés sous forme de points de valeur. Comme la sécurité ne repose ainsi jamais sur une seule source, elle tient même quand une source faiblit.

Le décisif est que l’œuvre d’une vie compte sous toutes ses formes. Le soin des proches et l’éducation des enfants sont entièrement pris en compte, comme une contribution précieuse et non comme un trou dans le parcours. Une mère qui investit des années dans l’éducation de ses enfants accumule autant de points que quelqu’un qui a exercé un emploi. Un facteur de qualification et de pénurie honore les activités particulièrement nécessaires, tandis qu’un plafond par année protège contre l’auto-exploitation. Un facteur de durabilité compense en douceur les fluctuations démographiques, au lieu de surprendre des générations entières, et le fonds productif est largement diversifié et conçu de manière anticyclique.

L’ordre est en outre souple et humain. Une entrée progressive dans la vieillesse, par exemple entre 62 et 70 ans, permet des parcours individuels grâce à un facteur d’équité. Celui qui veut contribuer plus longtemps en est honoré, et celui qui doit partir plus tôt ne tombe pas dans le vide. En cas d’incapacité de travail, des crédits fictifs assurent la protection, et les survivants sont protégés par le transfert de parts du fonds. Le passage depuis le système existant est lui aussi conçu équitablement. Les droits acquis sont convertis en points de cotisation, une longue phase où les deux systèmes coexistent assure une transition en douceur, et les générations plus âgées reçoivent des planchers garantis. Ainsi, SOLIS enlève la peur à la vieillesse : pas de pauvreté des aînés malgré une vie de travail, pas de pénalité pour le soin et l’éducation des enfants, pas d’effondrement dû aux déséquilibres démographiques.

L’économie circulaire et l’énergie

L’économie traditionnelle suit un rythme destructeur : prendre, utiliser, jeter. Les matières premières sont extraites, transformées en produits, consommées et finalement éliminées comme déchets. Ce système linéaire a laissé des sols épuisés, des mers polluées, des décharges toxiques et des écosystèmes détruits et a accéléré le changement climatique. SOLIS rompt avec cette logique. Les règles selon lesquelles son économie tourne en cercle ont leur place ici. Les limites de la planète et la guérison du monde vivant qu’elles servent sont développées dans le chapitre suivant.

Dans une économie circulaire, les ressources ne sont pas consommées. Elles circulent. Les produits sont durables, réparables, modulaires et recyclables, et l’obsolescence programmée est interdite. Un appareil possède des modules standardisés, de sorte que lorsque la batterie faiblit, on ne remplace qu’elle et non l’appareil entier, et à la fin de sa vie, les pièces retournent dans le cycle. Les résidus servent de matières d’entrée à d’autres processus, et les entreprises sont reliées de sorte que les restes des unes deviennent les matières premières des autres. Ces règles ne se trouvent pas à côté du prix, mais en lui. Parce que les coûts écologiques entrent dans chaque prix en points de valeur et que chaque produit porte sa fiche produit, ce qui ménage l’environnement est moins cher que ce qui le charge, et le cycle est le réglage par défaut de l’économie, non l’exception. L’énergie qui anime tout cela provient de sources qui ne dévorent pas la planète. Son ordre, décentralisé et résilient, est décrit dans le chapitre sur la planète. SOLIS rompt ainsi avec l’idée que l’économie serait un jeu à somme nulle où la nature perd ce que l’économie gagne.

La coopération économique mondiale

Nous vivons dans un monde relié par l’économie. Aucun pays et aucune région ne sont plus seuls. Les matières premières, les biens, les données et les idées circulent par-delà les frontières, et cela peut être une bénédiction ou une malédiction. Jusqu’ici, la malédiction l’emporte : un libre-échange qui maximise les profits mais détruit les communautés, des chaînes d’approvisionnement qui reposent sur l’exploitation et la destruction de l’environnement, et des jeux de pouvoir géopolitiques où l’économie est détournée comme moyen de pression. SOLIS pense lui aussi l’économie à l’échelle mondiale. Mais il la pense comme un réseau coopératif utile à tous et pas seulement aux plus forts, et non comme un pillage.

Les relations commerciales reposent sur l’équité, la durabilité et le respect. Les accords ne sont pas des jeux de pouvoir entre géants, mais des arrangements fondés sur des principes éthiques clairs : une rémunération équitable, la responsabilité écologique, le respect des particularités culturelles et un partenariat à long terme au lieu d’une appropriation à court terme. Une entreprise d’une région riche ne peut donc pas simplement extraire des matières premières bon marché d’une région plus pauvre sans dédommager les communautés locales et sans respecter les normes écologiques. Les contrats doivent rendre public comment on investit sur place, quelles normes s’appliquent et comment les deux parties y gagnent. Les régions plus faibles sont renforcées au lieu d’être maintenues dans la dépendance. À la place d’une aide qui cimente la dépendance viennent le transfert de techniques et de savoirs, le financement équitable d’infrastructures qui bâtissent la résilience locale et des partenariats d’égal à égal, où les voix locales participent aux décisions. Ainsi, une région développe ses propres systèmes énergétiques durables avec le soutien des réseaux mondiaux, mais sans contrats léonins qui la plongent dans un endettement éternel.

Pour que cela réussisse, SOLIS s’appuie sur des mécanismes concrets. Des plateformes commerciales ouvertes rendent les contrats et les résultats consultables et révèlent les conflits d’intérêts. Des conseils d’éthique pour les questions économiques ne se contentent pas de conseiller les grands projets et les accords, ils les examinent. Des fonds communs d’innovation, alimentés par chacun selon sa puissance économique, partagent leurs résultats avec tous. La manière dont le monde des nombreux ordres tient ensemble comme un tout, sans qu’un souverain naisse au-dessus de lui, est développée dans le chapitre sur l’ordre mondial. Ici suffit le principe : une économie mondiale en réseau, où la coopération est plus forte que la concurrence, où les règles valent pour tous et pas seulement pour les faibles, et où l’invention est comprise comme un trésor commun. Le monde est trop étroitement entrelacé et trop vulnérable pour prolonger les vieux schémas.

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